A propos du livre de B.Tackels (Essai biographique chez Actes/Sud)

Le projet de l'essai biographique se résume dans cette phrase : "Ce n'est pas la vie qui explique le poème, mais c'est le poème qui fait le récit de la vie."

En effet, la biographie ne permet pas de lire et d'interpréter une oeuvre; elle n'en reste pas moins puissamment impliquée dans les textes du philosophe.

Le récit de sa vie n'apparaît jamais de façon explicite dans ses textes (B. s'interdisait même d'employer le je dans ses oeuvres, mais ce récit de vie est tout entier codé dans ses différents textes (ex: les souvenirs personnels transformés dans des oeuvres autobiographiques telles que Enfance berlinoise ou Sens unique).

Donc lire les écrits de B. permet de mettre en avant l'histoire de sa vie.

De ce destin tragique, il nous reste une écriture, celle d'un auteur, pas simplement allemand, ou français (cf. Les écrits français), mais celui d'un écrivain européen.


B. Tackels écrit :

"Il aura eu le courage de mettre à nu la teneur véritable qui anime la civilisation et le projet européen. Avant l'horreur de la Solution finale, avant la terreur de l'étau communiste, sa pensée a perçu avec une précision extrême la tournure inexorable qu'allait prendre le cours des événements européens."


Benjamin est un visionnaire mais sa réflexion s'exerce, non vers le futur, mais dans le présent : il insiste sur "l'apparition soudaine dans le monde d'un événement qui engage l'Avenir."
Il regarde ce qui, dans l'époque présente, appelle une possible transformation de l'avenir.
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En guise de préface, B.Tackels adresse une lettre à Benjamin; il lui confie qu'il pratique son oeuvre depuis 22 ans; il désire contribuer à la diffusion de son oeuvre qui n'a jamais été aussi vivante. Incomprise, ignorée, censurée, entravée, pendant 70 ans, il est désormais l'heure du réveil, en ces temps de catastrophe continue.

On a pillé son oeuvre, mais elle apparaît maintenant dans sa pleine lumière : l'histoire de Benjamin est comme "l'allégorie absolue du destin de l'intellectuel à l'époque du capitalisme post-fasciste."


Benjamin a voulu redonner la parole aux vaincus; il a voulu rendre son authenticité à la pensée qui, aujourd'hui, n'a plus d'intégrité car elle est manipulable; elle est comme un produit qu'on achète et dont on peut se servir à volonté; une marchandise qui, écrit Benjamin, s'inspirant de Marx, a perdu sa valeur d'usage et n'a plus qu'une valeur vénale, sa valeur d'échange.


B.Tackels, dans son imposant essai biographique, écrit de façon claire et accessible, et il raconte la vie de Benjamin à travers les textes, tout en les expliquant par les circonstance de la vie. Il écrit :

"Il s'agira donc d'essayer de nommer sa pensée en se laissant guider par le mouvement de sa vie. Pour autant, il ne s'agira pas d'une "biographie" au sens strict, précisément parce que la pensée de B. ne cesse d'affirmer (et elle est parmi les premières à le faire avec tant de netteté au 20° siècle) que la vie ne permet pas d'expliquer l'oeuvre.
Et pourtant B. a eu une vie qu'il n'a eu de cesse de traduire en pensée. Nous partirons donc d'une inversion stricte du dispositif conventionnel : non la vie pour éclairer l'oeuvre, mais les textes de l'oeuvre sans cesse en train de transcrire, transfigurer la vie de cet homme qui l'a tout entière dédiée au geste d'écrire. D'où ce constat, finalement fort logique, mais qui s'oppose à tout "biographisme" : tout ce que WB a écrit, il l'a écrit à partir de sa vie même."

C'est une existence qui se lit à travers les écrits, les fragments et les oeuvres inachevées d'un intellectuel qui ne pouvait vivre sans livre, sans sa bibliothèque, et sans la bibliothèque de Paris, qu'il hanta de 1933 à 1940, la capitale se résumant d'ailleurs à sa bibliothèque, comme une île sécuritaire…


Benjamin est un homme profondément seul et mélancolique. Doté d'un talent exceptionnel, il ne pourra cependant pas échapper à une "conduite d'échecs".
C'est un être décalé: il refuse l'héritage matériel et intellectuel de sa famille; il s'opposera à la pensée unique de l'université. Il restera fidèle à cette posture à contre-pied.

Il refuse la société bourgeoise et libérale, et bien sûr le fascisme qui s'avance. Il a eu le malheur d'être juif dans une époque fortement antisémite.

Il rejette aussi les compromis, les diverses possibilités de vie et d'emplois qui se présentent (Londres avec Dora et Stefan), la Palestine (invitation de G. Scholem), le départ en Amérique pour rejoindre l'Institut en exil, avant l'obligation d'avoir un visa de sortie de France (le régime de Vichy obéissant aux injonctions de Hitler).

C'est un homme en marge qui refuse les engagements, le sionisme ou le communisme: hésitations lors de son adolescence et ensuite à Moscou- cf. Le Journal de Moscou.

C'est l'homme dont la pensée est en éternel mouvement, qui ne peut se poser dans un créneau précis. Il se laisse largement ballotté par les événements: c'est le destin, la malchance et le projet de suicide qui l'ont fixé pour toujours à Port-Bou, c''st-à-dire à la frontière, en un lieu qui devrait être celui de l'espoir, mais qui s'avérera comme un no man's land indéchiffrable…


B. Tackels écrit : "Donner à lire les textes de Benjamin permet de mettre en avant l'histoire de sa vie. Le lecteur essaie de se frayer un chemin dans une écriture qui n'offre que peu de prises, mais sui constitue un gigantesque autoportrait continué."

B. Tackels cite la phrase judicieuse d'Adorno : "Depuis toujours, la personne de W.Benjamin a été le médium de son oeuvre."


*L'exil de Marseille jusqu'à Banyuls :

Banyuls, c'est la ville de l'espérance: on imagine Benjamin rencontrant Lisa Fittko, traversant la ville de la gare jusqu'à la mairie, puis écoutant les conseils du maire d'alors, Vincent Azéma, leur montrant le chemin de la liberté et là-haut, vers les crêtes-frontières, le col de Rumpissa (ou Rumpisso). Banyuls est une ville symbole, la dernière, l'ultime ville avant l'Espagne, la Catalogne, Port-Bou et la mort… Car Port-Bou, c'est la mort au bout, au bout du chemin et du destin.

Benjamin a toujours été un homme des crêtes, en équilibre entre deux pensées (théologie, messianisme, d'un côté, et marxisme, de l'autre), entre désir de s'ancrer (dans une ville, dans une bibliothèque) et l'invitation au voyage, pour employer le titre du poème célèbre de Baudelaire, qu'il admirait), même si celui-ci, le voyage, fut souvent motivé par la fuite et l'exil…

Lors de la reconnaissance du 24 sept. 1940, il va déjà affronter la souffrance et les difficultés du chemin…Il va dormir dans la nature, sans doute sur le plateau aux sept pins pour économiser ses forces.
En effet, le lendemain, le 25 sera un calvaire, un véritable chemin de croix. Il demanda, éreinté, qu'on l'abandonne et José, le fils de son amie Henny Gurland, le portera à plusieurs reprises…
A la Font del Bana, il boira l'eau croupie, comme pour déjà s'empoisonner…

Au Col, on imagine que la perspective de passer la frontière le réjouit, ainsi que la vue de la mer et de l'horizon vers le cap de Creus, même si la question de la contemplation esthétique n'était pas l'urgence du moment…
La descente sera longue, abrupte, interminable. Douze heures de l'arche de Banyuls à Port-Bou !

A la douane sous le tunnel de la gare, ma désillusion ne sera que plus grande, quand on lui dit qu'il devra retourner le lendemain en France, c'est-à-dire vers les camps de la mort nazis…
C'est pourquoi, dans ce petit village où personne ne le connaissait, il avalera le lent poison de la morphine : ce fut une agonie de presque 24 heures, de 22 heures, le 25 sept, jusqu'au soir du 26…

Cette biographie riche et émouvante de Benjamin nous offre une réflexion sur les thèmes majeurs du philosophe (l'aura, l'oeuvre d'art, la mélancolie, l'Histoire, la traduction…) ainsi que la narration d'une vie unique, dans un contexte européen apocalyptique.

L'essai de Bruno Tackels nous convie à l'élucidation d'une oeuvre, souvent obscure, en raison d'une écriture très élaborée, de l'utilisation de l'image, de l'ellipse, d'une syntaxe inhabituelle. Le style ici, c''est bien l'écart par rapport à la norme, qui désoriente le lecteur…

B.Tackels convoque tout un contexte : l'l'Histoire de la fin du XIX° sicle et surtout de la premier partie du XX°, sans oublier les anecdotes, les portraits, les villes, les rencontres et les influences intellectuelles.
De même que Benjamin voulait prendre la grande Histoire "à rebrousse-poils", B. Tackels prend "à rebours" les règles du genre. Les écrits ne sont pas interprétés à travers les événements vécus; non, l'essayiste montre que l'auteur interroge sa propre existence à travers l'oeuvre de cet intellectuel hors normes.

L'écrit explique la vécu..Bien sûr, on imagine que, si l'Histoire avait été moins cruelle, l'oeuvre se serait poursuivie de façon moins pessimiste, mais ce n'est pas sûr…

En effet, une vision rétrospective des événements passés montre que la catastrophe a toujours été à venir.
L'avenir de Benjamin, ce n'est pas le progrès, ce n'est pas une conception linéaire et positive du temps historique, c'est toujours cette tempête qui vous pousse vers le futur, alors que vous regardez le passé…ne voulant pas voir la catastrophe qui vient…


Pour la rédemption de l'Homme, il faudra d'abord sauver le passé, rendre hommage à tous ces hommes, ces anonymes qui ont construit les grands monuments, à ces soldats de la Révolution qui ont montré le chemin de la libération…

Une image du passé peut, à tout moment, susciter une action au présent, ouvrir une porte donnant sur un messianisme social et révolutionnaire…

B. Tackels nous montre que cette oeuvre est comme le le XX° siècle,un champ de décombres, qu'il s'agit d'une oeuvre fragmentée comme le temps historique éclaté sous les balles et les déflagrations des guerres successives.
Il explique cette oeuvre intempestive, cet auteur insoumis, évitant la charcuterie de 14/18, refusant les avancées criminelles du nazisme et les charcutages du stalinisme.

Bruno Tackels montre que l'influence de Benjamin ne se résume pas au champ de la philosophie : le penseur a poussé la réflexion esthétique (avec L'oeuvre d'art…la photo, le ciné…) et la théorie politique : comme Kafka, il annonce la tragédie qui nous attend. Il s'et intéressé aux collections, aux jeux, aux jouets, à la radio, aux randonnées urbaines et aux voyages, aux livres rares… Ce flâneur curieux de tout, ce chiffonnier baudelairien, condamné à la marche, au nomadisme, à l'exil, à la marginalité en raison de sa situation proche de la clochardisationn, est pourtant un intellectuel essentiel. B.Tackels raconte cette vie comme un destin, la lente dérive vers l'inexorable.

Pourtant, jusqu'à la fin, il conserve l'humour et la volonté de reprendre sans cesse ses ultimes Thèses sur l'Histoire.
Humour juif et ironie ne cessent d'être présentes dans ses textes et sa correspondances; exemple, cet article trouvé dans un journal et rapporté par Benjamin dans une lettre de 1939 :

"La société du gaz a cessé toute livraison de gaz aux juifs. L'utilisation du gaz par la population juive entraînait des pertes pour la société, parce que les plus forts consommateurs justement ne réglaient pas leurs factures. Les juifs recouraient de préférence au gaz pour se suicider.

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